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Dossier de Paris-Match sur l'homophobie

Somaire :

1. Reportage : Les discriminations continuent
2. Interview d'Alain Piriou : Des progrès dans la législation
3. Cécile et Emmanuelle, chassées de leur village par des voisins homophobes
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1. Reportage : LES DISCRIMINATIONS CONTINUENT


Selon les sondages, les esprits évoluent. Mais, dans la réalité, c'est une autre histoire. Hommes ou femmes, la population gay continue d'être considérée anormale, voire monstrueuse, de susciter harcèlement moral, persécutions et agressions. Plus grave : près de la moitié des victimes n'ose toujours pas porter plainte. Et beaucoup se sentent contraints de cacher farouchement leur homosexualité. Bref, le tabou est toujours là, avec ses insinuations, ses interdits et ses ravages intimes.

Bruno Weil, tombé dans le coma après un passage à tabac d'une barbarie épouvantable ; Dominique Leclère, assassiné à coups de crosse de fusil dans les Landes ; Laurent Baudouin et Nicolas Concourdel, harcelés et chassés de chez eux par des cocktails Molotov. Sans compter la multiplication des traquenards, des agressions à domicile ou des expéditions punitives sur les lieux de drague. Des actes qui, prémédités, en groupe et d'une rare cruauté, ne laissent aucune chance aux victimes. Si, dans les sondages, l'homosexualité semble mieux acceptée, SOS homophobie relève une agression tous les trois jours. Luc, commercial, sillonne les routes de France et connaît les « spots homos » : « Je ne me sens pas en sécurité. Je sais qu'en allant sur les lieux de rencontre ou en contactant des hommes sur le Net, je prends de gros risques. » Nouveau fait marquant de la décennie : la volonté de détruire les homosexuels avec des allusions nazies par des agresseurs qui sont persuadés d'être dans leur bon droit. « Loin d'être repentants, explique Jacques Lizé, président de SOS homophobie, ils pensent avoir la mission de " nettoyer " la France. Ils sont convaincus de ne rien avoir fait de mal puisque " ce sont juste des homos", et sont même surpris de se retrouver devant un tribunal !» 


Les victimes n'osent pas porter plainte 

Grande victoire de l'année 2007 : la condamnation du député UMP du Nord Christian Vanneste pour avoir déclaré, en avril 2005, dans « La Voix du Nord », que « l'homosexualité est moralement inférieure à l'hétérosexualité et [... ] " dangereuse " pour l'humanité ». « De la pure provocation, commente Jacques Lizé, mais la précision calculée de ces propos résumait parfaitement la pensée homophobe. Presque un cri de ralliement, faussement dissimulé derrière de la pseudo-philosophie. » 
« Le problème, souligne M e Hussein Bourgi, vice-président du Réseau d'aide aux victimes d'agression et de discrimination ( Ravad ), c'est que de nombreuses victimes ne vont pas porter plainte. » Peur de ne pas être prises au sérieux par les forces de l'ordre, de dévoiler leur intimité, des représailles ou, tout simplement, impossibilité à concevoir qu'elles ont été attaquées en raison de leur orientation sexuelle. « Imaginez, reprend l'avocat, que, sur une dizaine de victimes d'agression sur un lieu de drague à Béziers, à l'été 2006, seules quatre ont accepté de porter plainte, deux se sont constituées partie civile... et aucune n'a été présente à l'audience. Le tabou est terrible. » Car, si l'homophobie dans la police et la gendarmerie semble s'être beaucoup calmée, elle reste une réalité, déplacée hors du commissariat. « Il y a toujours, relève Jacques Lizé, des comportements violents de certains fonctionnaires en mal d'action, des guets-apens sur les lieux de drague, des verbalisations abusives, des propos moralisateurs ou des insultes, voire des fichages, notamment grâce au très pratique délit d'exhibitionnisme ou de racolage. Certains endroits, comme les Buttes-Chaumont et Vincennes à Paris, ou les plages de Vendée, sont connus pour cela. » Mais il y a aussi, trop souvent, la non-prise en compte, lors du dépôt de plainte, de la circonstance aggravante de l'homophobie. Un « oubli » souvent imputé à la méconnaissance de la loi du 18 mars 2003 pour la sécurité intérieure. 


Les ados : la cible la plus facile 

Autre trait nouveau : les agressions homophobes sont le fait de jeunes, mineurs ou à peine majeurs. Or, ni dans les programmes de l'Education nationale ni dans la formation des profs à l'IUFM, n'est prévue une sensibilisation à la lutte contre l'homophobie. On sait que les adolescents homosexuels font treize fois plus de tentatives de suicide que les autres et se réfugient plus souvent dans des comportements d'autodestruction ( prise de risques sexuels, sur la route, addiction aux drogues... )! Face à cette hécatombe, comment réagit l'institution ? « De façon très inégale et insuffisante, selon Jacques Lizé. Certains proviseurs ou académies acceptent que nous intervenions dans les classes ; la plupart refusent, estimant que c'est une question qui relève de la vie privée, pas de l'école. Alors qu'il y a eu deux circulaires ministérielles, une émanant de Jack Lang et une de Luc Ferry, qui demandaient que l'homophobie soit abordée en classe au même titre que les autres discriminations. Et que c'est évidemment un problème de santé publique... » 
Au travail, l'affaire devient un cauchemar. Dissimulée sous des blagues grivoises et dans une logique de groupe, elle est diffuse et partout présente. Moqueries, insultes, brimades, diffamation, discrimination, elle peut même aller jusqu'aux menaces d'outing auprès des collègues ou des clients, à la mise à l'écart ou à la démission forcée. Avec des préjugés qui, souvent, grèvent une carrière. Tandis que les lesbiennes cumulent les défauts d'être femme et homosexuelle, on reprochera aux gays de « ne pas avoir l'autorité pour manager une équipe », « de ne pas résister au stress ». Et, dans les postes en contact avec les enfants, l'infâme sous-entendu de la pédophilie... Or, souligne Catherine Tripon, porte-parole de L'Autre cercle, « beaucoup de discriminés hésitent à entamer des poursuites de peur de perdre leur emploi et de mettre leur vie privée sur la table ». Car il n'y a pas de jurisprudence de condamnation pour un employeur ou un collègue harceleur. Trop souvent même, c'est la victime qui est mutée, mise à l'écart, comme si la faute lui incombait. 


Dissimulation forcée 

Alors, pour éviter les problèmes, on se cache. On s'invente une vie d'hétérosexuel ou l'on s'enferme dans le silence, on s'affiche célibataire endurci, sans vie personnelle, obsédé par le boulot. Pas de photo des enfants sur le bureau ? Pas de récit de vacances en famille ? L'hétéronormalité obligée se révèle discriminante. « C'est une expulsion tacite », souligne Catherine Tripon : les couples sont prioritaires pour poser leurs congés ; pour une promotion, on privilégie l'homme marié avec enfants au « célibataire », supposé moins stable et ayant moins besoin d'argent. Pour bénéficier des droits à la mutuelle, des avantages du comité d'entreprise, débloquer ses droits de participation ou poser un jour de congé quand l'enfant de son conjoint est malade, faut-il encore faire une déclaration de Pacs, non confidentielle, et donc risquer qu'elle soit ébruitée. « C'est pareil pour la fête de Noël, reprend-elle : est-ce que je viens avec mon amie et son enfant ? Est-ce qu'il aura un cadeau ?» 
Car comment l'annoncer à ses collègues sans risquer d'être taxé de provocation et d'impudeur ? « Quand je dis que je suis gay, témoigne Julien, les gens pensent tout de suite à ce que je fais dans l'intimité, comme si j'étais défini par ma sexualité, réduit à un fantasme. Quand je rencontre un couple hétéro, je ne me pose pas la question de ce qu'ils font au lit ! Etre homo, c'est forcément être dépravé, sodomite, " sadomaso"... Et si c'était aussi aimer ? » 
Mais comment dénoncer une discrimination sexuelle sans faire référence à la sexualité ? « Si vous le cachiez avant, c'est parce que vous saviez bien que c'était mal », semblent sousentendre les bien-pensants. Dévoiler son penchant amoureux serait une faute de goût... et une faute morale. La dialectique est infernale : en restant dans le secret, on se protège de l'homophobie, mais l'on contribue à l'idée que l'homosexualité est un penchant honteux, partagé par une toute petite poignée de « folles » ou de « camionneuses », et on ne fait pas évoluer les mentalités. Car, dans une société machiste, l'homophobie est gardienne de la hiérarchie des genres. « La défaillance la plus grave de la machine virile, souligne le juriste Daniel Borrillo ( 1 ), c'est la production d'un pédé. Etre un homme implique de mépriser les femmes et de détester les homos. » En enfermant l'homosexualité dans des stéréotypes, on se rassure, on apaise son angoisse identitaire. « Or, pour faire reculer la discrimination, donc les peurs, il faut montrer ce que l'on est, reconnaît Hubert Fargeaud d'Epied, de l'association chrétienne David & Jonathan. C'est en nous connaissant, en voyant qu'on est comme tout le monde, que les gens abandonnent leurs préjugés. » D'ailleurs, à la fin des années 60, le mouvement de libération homosexuel américain a bien pensé le coming out comme une technique de survie, donnant à nombre d'homosexuels le courage de vivre selon leurs désirs et d'affirmer leur dignité. 


Sous-entendus salaces... et haine de soi 

Il y a à peine quatre ans, 42 % des personnes interrogées par Ipsos pour « Têtu » estimaient que « les homosexuels devraient éviter de montrer qu'ils le sont dans les lieux publics ». Il faudrait donc être discret pour éviter les ennuis. « Je ne prends pas la main de mon amie quand je ne suis pas sûre d'être en sécurité », admet Maria. Un moyen comme un autre de se protéger d'une homophobie « ordinaire », quotidienne, « tellement banale qu'on ne se bat même plus » : les sous-entendus salaces qui veulent se faire passer pour des blagues, les caricatures habituelles, plus ou moins agressives et, très souvent, les insultes. « Certains me " traitent " même de lesbienne, comme si c'était un gros mot en soi. A force d'essuyer des propos haineux, on finit par y croire. » Solitude, angoisse, dépression, haine de soi... l'homophobie engendre parfois aussi des souffrances psychiques, notamment chez ceux qui, cherchant à tout prix l'acceptation sociale, portent le masque de l'hétérosexualité. « Je suis déchiré, explique Pascal : avec mon amoureux, je suis entièrement moi et je suis heureux, épanoui ; au travail, dans ma famille, je suis un autre, je me trahis. » 
Ainsi, la cellule familiale est souvent le premier lieu de l'expérience homophobe. « Même si mes parents l'ont finalement très bien accepté, se souvient Julien, il m'a été très pénible de leur annoncer : peur de décevoir, de ne plus être aimé, d'être rejeté... Mais aussi qu'ils culpabilisent, ou vivent mal le regard social. » Avec parfois des conséquences désastreuses sur les ados : insultes, représailles ( privation de sorties, d'argent de poche... ), voire maltraitance. Difficile, alors, de porter plainte contre sa propre famille. Le statut d'adulte, malheureusement, ne met pas à l'abri. « Les parents de ma compagne, témoigne Babeth, m'ont toujours accusée d'avoir perverti leur fille. A 35 ans ! Quand elle est décédée, dix ans après, ils m'ont expulsée de son appartement, ne me laissant même pas le temps de récupérer mes affaires... Sans parler de la succession, source de conflits inépuisables. Ils m'en voulaient que leur fille ait été heureuse avec moi, différemment de ce qu'ils auraient souhaité. » 


En chacun de nous : un homophobe ? 

Le « placard » est donc la condition originelle de tout homosexuel. « D'abord, il faut accepter d'être homo, explique Julien, apprendre à le vivre et enfin l'annoncer aux autres. » Si seuls les homos songent à faire leur coming out, c'est bien que nous sommes tous présumés hétérosexuels. « Quand je dis que je suis lesbienne, raconte Lucie, la première chose que me demande mon interlocuteur éberlué, c'est si je n'ai jamais essayé avec un homme. Comme si c'était un passage obligé. » Tout, autour de nous, célèbre le couple hétéro : la famille, les amis, le cinéma, la télé, la publicité, les magazines... « Sans que rien ne soit dit, éclaire le spécialiste des questions de genre Louis-Georges Tin dans le " Dictionnaire de l'homophobie " ( 2 ), à mesure qu'il grandit, tout enfant comprend bien que l'alternative est impossible, l'homosexualité étant hors langage. » Une violence symbolique, une inégalité des sexualités tellement bien intégrée, souligne le sociologue Eric Fassin, que, « sur des sujets comme l'adoption ou le mariage, des personnes qui ne se sentent pas le moins du monde homophobes refusent néanmoins l'égalité des droits au nom d'un quelconque privilège religieux, moral, anthropologique ou psychanalytique dévolu aux seuls hétéros ». Mais ces raisons ne seraient-elles pas trouvées a posteriori pour justifier leur intime conviction ? Pour le juriste Daniel Borrillo, « si, en chacun de nous, il y a un homophobe qui s'ignore, c'est parce que l'homophobie, tellement enracinée dans l'éducation, nécessite un véritable travail de déconstruction ». En clair : il faut ramener l'homophobie au racisme ordinaire. Une prise de conscience. Un combat élémentaire, citoyen.

 


Cécile Guéret, Un reportage de Cécile Guéret

( 1 ) « L'homophobie », collection « Que sais-je », PUF. ( 2 ) « Dictionnaire de l'homophobie », sous la direction de Louis-Georges Tin, PUF. Association SOS homophobie : www. sos-homophobie. org Tél .: 0810108135. Ravad : Réseau d'assistance aux victimes d'agression et de discrimination, www. ravad. org L'Autre cercle : réseau solidaire de lutte contre l'homophobie, la lesbophobie et la transphobie dans le monde du travail et www. autrecercle. org Inter-LGBT : www. inter-lgbt. org

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2. Interview d'Alain Piriou : DES PROGRÈS DANS LA LÉGISLATION


Depuis 1999, le pacte civil de solidarité ( Pacs ) est entré dans les moeurs. Mais, en dix ans, comment les politiques ont-ils évolué sur la question des droits des homosexuels ?


Paris Match. Reste-t-il des personnalités antipacs au gouvernement ? 
Alain Piriou. Depuis 2002, leur poids a beaucoup régressé. Il ne reste finalement que Christian Estrosi et Christine Boutin, qui n'ont plus une très grande capacité de nuisance. Patrick Devedjian est encore influent en tant que secrétaire général de l'UMP, mais il avait toujours pris soin de ne pas déraper lors de la discussion parlementaire sur le Pacs. Les clivages se sont déplacés sur le mariage et l'homoparentalité... contre laquelle plus de 300 parlementaires, tous de droite, ont signé une pétition en janvier 2006. Restent Philippe de Villiers et Christian Vanneste qui a reçu non seulement le soutien de son parti pour les municipales, mais également l'appui personnel de François Fillon et de Xavier Bertrand, malgré sa condamnation pour injures homophobes... 


Nicolas Sarkozy avait alors tenu des propos très durs sur les homosexuels ... 
Il a aussi été le premier à faire amende honorable, quand il était président de l'UMP, ce qui a d'ailleurs permis à beaucoup de personnalités de droite de se sentir absoutes. A l'Intérieur, en 2003, il a fait de l'homophobie un facteur aggravant pour certains crimes et agressions. Aux Finances, en 2004, il a amélioré la fiscalité sur le Pacs, permettant de bénéficier immédiatement de l'imposition commune sur le revenu. Bref, entre 2002 et 2007, il y a eu des avancées, mais au prix d'un rapport de force souvent très tendu. 


Quel est selon vous son véritable point de vue sur l'homosexualité ? 
On se souvient de sa remarque : l'homosexualité trouverait son origine dans une " fragilité préalable". Il mettait sur le même plan l'homosexualité et certaines prédispositions génétiques au cancer, à la migraine, au suicide ou même à la pédophilie. Plus qu'un dérapage hallucinant, c'était une façon d'appuyer son projet de " contrat d'union civile " spécifique aux homosexuels. Or, nous avons exprimé de très vives réserves sur ce projet, qui n'a toujours pas été lancé, parce que nous voulons le même traitement que tout le monde, le mariage. Nicolas Sarkozy envisageait de différencier les situations en créant des catégories de couples, quand nous, nous revendiquons l'égalité et l'indifférenciation. 


Quelle a été l'influence de la gauche, ces dix dernières années ? 
Elle a permis des avancées considérables en faisant voter le Pacs et en modernisant les lois contre les discriminations. Mais à chaque fois, Lionel Jospin, d'une prudence extrême, hésitait sans vraiment mobiliser ses troupes. En octobre 1998, les députés de gauche, pourtant majoritaires, n'étaient pas assez nombreux à l'Assemblée pour défendre le Pacs contre une motion de procédure. Il a fallu le coup de force de Noël Mamère, qui a célébré le premier mariage homosexuel à Bègles en 2004, pour que le PS adopte une position claire. Ségolène Royal s'est d'abord opposée à cette évolution, puis l'a acceptée en 2006 en marquant ses réticences... pour, finalement, lors d'un débat face à Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius, favorables depuis longtemps, lâcher qu'elle y adhérait aussi. Aujourd'hui, ces questions ne font plus débat. 


Où en est-on , sur le front de l'égalité des droits ? 
En juillet dernier, nous avons obtenu l'alignement de la fiscalité des dons et legs entre pacsés sur celle des époux, mais il faut encore avancer sur le droit du travail et les droits sociaux. Par exemple, pour suivre un conjoint muté, les pacsés n'ont pas les mêmes avantages. En cas de décès, le survivant n'a pas droit à la pension de réversion. Sur la création d'un statut pour le beau-parent ou le parent social, sur la lutte contre les discriminations à l'école, sur le dialogue social et l'homophobie au travail, nous sommes écoutés, mais les travaux prennent du retard. Et nous avons dû attaquer Bernard Kouchner devant le Conseil d'Etat pour obtenir que les Français puissent enfin se pacser à l'étranger. Ce gouvernement peine à prendre des décisions courageuses. Enfin, il reste bien sûr le mariage et l'homoparentalité. La société est prête, et nous voulons croire que la droite peut évoluer, comme elle l'a fait sur le Pacs, mais nous ne sommes pas naïfs : ce sera très difficile.
 
GOMARIZ Christine

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3. CÉCILE ET EMMANUELLE, CHASSÉES DE LEUR VILLAGE PAR DES VOISINS HOMOPHOBES


Harcelées pendant deux ans puis physiquement agressées. Aujourd'hui, elles témoignent.

Début 2004. Cécile, 29 ans, vit en concubinage avec un homme dans un petit village du Nord, à 15 km d'Avesnes-sur-Helpe. Elle, qui est née ici, mène une vie tranquille, quand elle rencontre Emmanuelle, 31 ans. C'est le coup de foudre... Cécile quitte son compagnon et assume son homosexualité. « Mais, se souvient-elle, quand on s'est installées ensemble, ça n'a pas plu ». Les moqueries, les commérages, les amis qui ne disent plus bonjour, les intimidations... Puis le harcèlement : « Les voisins passaient en voiture au ralenti, et cachés par le muret, lançaient des poubelles chez nous. On tenait le coup, ne voulant pas attiser la haine. On pensait que ça passerait. » 

Le 5 août 2005, Emmanuelle n'en peut plus. Insultée du jardin mitoyen par deux voisins de 17 et 20 ans, elle se résout à aller les voir. A peine s'est-elle approchée de la porte, qu'un des garçons lui assène de violents coups de poing. La voilà à terre, K-O. Quand Cécile accourt, elle subit le même traitement. Pure bastonnade. Tandis que deux voisines la tiennent, les autres la tabassent. Elle tombe ; ils la relèvent pour mieux la battre et s'acharnent sur elle à coups de pied. Le sang gicle, les agresseurs paniquent et courent se cacher dans leur maison. Les jeunes femmes se redressent enfin, constatent que tout le voisinage est à sa fenêtre, observant placidement la scène... Les policiers arrivent. Stupéfaction : ils ne recueillent aucun témoignage, n'arrêtent pas les voisins. Pour eux, cette histoire n'est pas sérieuse. Pourtant, Emmanuelle a le nez cassé, Cécile, la cloison nasale déviée. A cause de leurs blessures, elles auront dix jours d'incapacité totale de travail.

Le lendemain, elles vont porter plainte au commissariat. Surprise : leurs agresseurs ont déjà fait la même démarche, contre elles, pour « agression, insultes et violation de domicile »... alors que toute la scène s'est déroulée dans la rue. Le calvaire continue. « Lors de la confrontation, les policiers se sont ligués avec nos agresseurs pour se moquer de nous. Selon eux, nous aurions dû nous cacher. C'était notre faute, nous l'avions bien cherché. Pourtant, nous étions très discrètes, raconte Cécile. Ils se délectaient de nous humilier. Et, alors qu'un promeneur avait déposé en notre faveur, il a été accusé de faux témoignage. Ils ont aussi refusé de prendre l'homophobie comme facteur aggravant, arguant qu'on utilisait notre homosexualité pour justifier nos actes. » Dépitées, les deux femmes se tournent vers SOS homophobie, qui leur conseille un avocat. « On nous a mises en garde : au vu des dépositions, toutes en notre défaveur, le procès pouvait se retourner contre nous. Nous avons tenu tête. » En attendant l'audience, leur vie est insupportable. « On se faisait encore plus insulter, se souvient Cécile. Devant chez nous, une dizaine de jeunes nous attendaient pour nous lancer des pierres. » Terrorisées, elles s'enferment chez elles... avant de se décider à déménager à Avesnes, en novembre 2006, épuisées psychologiquement. 

Mai 2007, arrive enfin le procès. Cécile et Emmanuelle ont peur de se présenter à la barre, d'être à nouveau insultées, bafouées. A l'audience, elles baissent les yeux. Leurs agresseurs pérorent... mais les versions se contredisent et les témoignages inventés des autres villageois ne concordent pas. En juin, le verdict tombe : les voisins sont reconnus coupables, l'homophobie retenue comme facteur aggravant. Elles recevront chacune 1000 euros de dommages et intérêts, les accusés devant aussi s'acquitter des frais médicaux. Comble de cynisme, ils organisent un repas pour collecter les fonds. Tout le quartier est là... même le maire. « Cécile et Emmanuelle ont eu beaucoup de courage, souligne leur avocat, M e Jean-Bernard Geoffroy, président du Ravad. Dans un petit village, ce n'est pas facile de porter plainte contre ses voisins et d'accepter que l'audience soit publique. Mais, même si les auteurs des faits ont été reconnus coupables, elles ont subi de graves dommages dans leur vie quotidienne, devant quitter leur jolie maison avec jardin pour vivre en ville. Sans parler de la souffrance morale. »

Aujourd'hui, à Avesnes, « tout se passe bien. On ne se cache pas, même si, reconnaît Cécile, on fait quand même attention à ne pas s'embrasser dans la rue pour ne pas choquer ». Cette expérience d'homophobie a renforcé leur amour et leur volonté d'assumer leur choix de vie. Ainsi, Cécile voudrait ouvrir un bar gay à Maubeuge. Mais, là encore, elle est prudente : « Je cherche un local à l'extérieur du centre-ville pour ne pas avoir de problème... »

 
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